Garder les corbeaux

Publié le 19 Mai 2007

Photographie Guy Bourderionnet : www.oiseau-libre.net

Les souvenir de M. Paul, né à Moissy Cramayel, il y a soixante-quinze ans, nous plongent dans un univers qui paraît déjà incroyablement lointain.

Ecoutez-le :

"Je suis né rue Pierre Sémard qui s'appelait à ce moment-là rue Combs-la-Ville. Mon père était charretier à la ferme de Chanteloup. Il y avait quatre charretiers, avec chacun quatre chevaux et trois bouviers, avec chacun six boeufs qui labouraient et hersaient, mais c'est mon père qui labourait avec les chevaux. On cultivait du blé, de l'avoine pour les chevaux et pour vendre, de l'orge, du seigle, de la luzerne et des betteraves pour la sucrerie de Lieusaint.

Chanteloup était la seule ferme où il n'y avait pas de distillerie. dans mon jeune âge, il y avait cinq distilleries ici. Elles commencaient à marcher avec l'arrachage des betteraves, à la saison d'hiver, fin septembre début octobre, jusqu'à janvier. On finissait d'arracher quand ça gelait, en janvier, avec froid aux mains. Les équipes de Belges qui venaient aider parlaient flamand, mais il y avait toujours un chef de rang qui parlait français et qui pouvait traduire. Ils aidaient aussi à arracher le lin. 9a s'arrachait à la main et on avait les mains toutes coupées. La dernière fois que j'ai arraché du lin, j'avais 14 ans. Il faut l'arrcher puisque ce sont les racines qui servent à faire le fil.

Mon père partait tous les jours à quatre heures du matin. Il travaillait jusqu'à onze heures et demie. Il avait une heure et demie pour déjeuner et il retournait travailler jusqu'à six heures. Ca faisait quatorze heures de travail par jour. D'abord il faisait les trajets à pied, ensuite, il a eu une bicyclette. Quand le patron est parti pour la guerre, il a été commis, c'est-à-dire chef de culture. mais il ne s'est pas entendu avec la patronne et il est parti pour la ferme de Lugny. Ensuite, il a été à Noisement, toujours charretier.

Nous étions onze enfants. ma mère est morte à 55 ans, usée. Il fallait qu'elle aille abattre des arbres pour se chauffer. Elle allait glaner avec tous les gosses en emmenant la bique pour quand on avait soif. Je suis allé à l'école ici, là où est la mairie.

Il y avait une maternelle où tout le monde était ensemble, garçons et filles ; une classe jusqu'à 8 ans où filles et garçons étaient encore mélangés et deux classes de grands, une pour les garçons, une autre pour les filles. A 11 ou 12 ans, quand on était prêt, on pouvait passer le certificat. On quittait l'école à 13 ans.

Moi, j'ai quiité l'école à 12 ans pour aller garder les corbeaux, c'est-à-dire chasser les corbeaux dans les champs.

De petit matin jusqu'à la nuit, il fallait courir. On avait une dizaine d'hectares à garder. Quand ils étaient à un bout, on courait. Ils s'envolaient. Il fallait repartir dans l'autre sens. A l'époque, il y avait des milliers de corbeaux qui étaient capable de bouffer le blé à ras. On commençait après le semage du blé, vers septembre et ça durait jusqu'en janvier pour deux francs par jour à l'époque. J'emportais une gamelle. Quand on pouvait aller à la ferme à midi, c'était mieux parcequ'ils vous donnaient de la soupe. Ca réchauffait. Je me faisais une cabane en paille pour m'abriter de la pluie quand il n'y avait pas de corbeaux. je me faisais du feu, à côté des mares (c'était les trous que les vieux avaient faits dans le temps pour attirer l'eau). Les mares étaient presque toujours entourées de bois. L'hiver, elles gelaient et je glissais dessus. Il y avait par exemple, "la mare à l'argent", "la mare aux canes", "le crayon noir", "la remise aux genêts".

Heureusement j'avais une cousine. Elle avait 14 ans, moi j'en avais 12. Elle n'aimait pas beaucoup garder les corbeaux. Mais c'est pareil, il fallait de l'argent à la maison. Elle était à peu près à un kilomètre de moi. On allait se voir ou bien on faisait la moitié du chemin. quand il n'y avait de corbeau, on se retrouvait. Ou, s'il il y en avait chez l'un ou chez l'autre, on allait se donner un coup de main. On s'entendait bien. On s'encourageait tous les deux. Elle s'appelait Louise.

Après, je suis allé à la ferme de Chaintreau. J'y ai fait embaucher ma petite cousine. Là, pour garder les corbeaux, on nous donnait un fusil avec des cartouches à blanc et il y avait une cabane au milieu du champ. Quand les corbeaux arrivaient, on sortait dans le champ et on tirait. Moi, je me mettais des perles dans les cartouches. Je les trouvais autour du cimetière.

extrait du livre : A TRAVERS LES SIECLES - MOISSY CRAMAYEL - UN VILLAGE DE BRIE par Marie-Elisabeth Rouvières. - 21 septembre 1981

illustration de la chronique réalisée par Marie de Mazan.: Photo CPA77

 

 

 

Rédigé par Marie de Mazan

Publié dans #Moissy Cramayel de siècle en siècle

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Christian 20/05/2007 21:19

Bonsoir Marie,
Magnifique rétro et de superbes cartes postales !
Bisous et bonne soirée,
Christian

@lain 20/05/2007 12:36

C'est super le fait de lire ce qu'a raconté un vieil homme. Dans ce temps là ... comme ils disent ... ce n'était pas comme maintenant, mais la vie était très dure physiquement, maintenant elle l'est mais c'est dans la tête !J'aime beaucoup cet article, c'est beau les souvenirs de seine et marne.Bisous et bon dimanche@lain