Abélard en fuite vers Provins...

Publié le 24 Août 2006

Peinture réalisée par Jean BRUNEAU pour la Mairie du Pallet et le Syndicat d'initiative de Nantes à l'occasion du neuvième centenaire de la naissance d'Abélard.

Abélard a quarante deux ans. Il vient d'être condamné  par le  Concile de Soissons en ce début d'année 1121 à brûler son livre sur la Trinité, la "théologia summi boni". De ce fait il est enfermé dans le cloître à Saint Médard de Soissons. L'intervention du légat du pape le fera réintégrer assez rapidement le monastère de saint Denis. Mais bientôt éclate à nouveau une dispute  au sujet de "Saint Denis patron du monastère et patron du royaume capétien".

 

En fait , Abélard posait une question toute simple :

 la vénération de saint Denis premier évêque de Paris, martyr avec le prêtre Eleutère et du diacre Rustique est-il ce même Denis que l'on nomme l'Aéropagite , celui qui a été converti par Saint Paul lors de son passage à Athènes ?

Pour Abélard, cette confusion viendrait de l'abbé de saint Denis, Hilduin, qui vers 814 ou 815, aurait un peu trop exalté la vie de ce Denis, traducteur  de textes  grecs appartenant à un certain Denis l'Aéropagite et aurait écrit que en fait, Celui de Paris et d'Athènes c'était le même personnage !

Mais Abélard infatigable lecteur des "autorités"  découvre une autre version  dans "l'histoire ecclésiatique" de Bède le Vénérable (673-735). Ce moine anglais d'une rare érudition a fait des recherches sur la vie de Denis évêque de Paris  et a trouvé  qu'il avait été  évêque de Corinthe et non d'Athènes.

Pour Abélard, cela ne fait aucun doute, on doit se ranger du côté de Bède  et  il affirme haut et fort que saint Denis évêque de Paris, n'est pas Denis l'Aéropagite.

L'affaire fait grand bruit. On essaie de porter atteinte au royaume. Cela devient une affaire politique. le monastère de saint Denis est en péril.

"Quelques mois à peine s'étaient écoulés, que la fortune leur offrit l'occasion de me perdre. Un jour, dans une lecture, je tombai sur un passage de l'exposition des Actes des Apôtres de Bède, où cet auteur prétend que Denis l'Aréopagite était évêque de Corinthe, non d'Athènes. Cette opinion contrariait vivement les moines de Saint Denis, qui se vantent que leur Denis est précisément l'Aréopagite et que ce dernier, sa Vie 1'atteste, est évêque d'Athènes. Je communiquai à quelques frères qui m'entouraient le passage de Bède qui nous faisait objection. Aussitôt, transportés d'indignation, ils s'écrièrent que Bède était un imposteur, qu'ils tenaient pour plus digne de foi le témoignage d'Hilduin, leur abbé, qui avait longtemps parcouru la Grèce pour vérifier le fait, et qui, après en avoir reconnu l'exactitude, avait péremptoirement levé tous les doutes dans son histoire de Denis l'Aréopagite. L'un d'eux me priant alors avec instance de faire connaître mon avis sur le litige de Bède et d'Hilduin, je répondis que l'autorité de Bède, dont les écrits sont suivis par toute l'Église latine, me paraissait plus considérable." Historia calamitatum

Les moines préviennent  l'abbé Adam. L'agitation est extrême. On menace de porter l'affaire devant  le roi Louis VI, lui-même.

Abélard est pris au piège et écrit  sa lettre XI qui timidement fait effet de rétraction. Mais ce n'est pas assez pour faire revenir le calme dans l'abbaye de saint Denis.

écoutons encore Abélard :


"Enflammés de fureur, ils commencèrent à crier que je venais de prouver manifestement que j'avais toujours été le fléau du monastère, et que j'étais traître au royaume tout entier auquel je voulais enlever une gloire qui lui était particulièrement chère, en niant que l'Aréopagite fût leur patron. Je répondis que je n'avais rien nié, et qu'au surplus il importait peu que leur patron fût Aréopagite ou d'un autre pays, puisqu'il avait obtenu de Dieu une si belle couronne. Mais ils coururent aussitôt trouver l'abbé et lui répétèrent ce qu'ils m'avaient fait dire. Celui ci s'en réjouit, heureux de trouver une occasion de me perdre ; car il me craignait d'autant plus qu'il était encore plus débauché que ses moines. Il réunit donc son conseil, et devant tous les frères assemblés il me fit de sévères menaces, déclarant qu'il allait immédiatement m'envoyer au roi pour qu'il me punit comme un homme qui avait attenté à la gloire du royaume et porté la main sur sa couronne. Et il recommanda de me surveiller de près, jusqu'à ce qu'il m'eût remis entre les mains du roi. Pour moi, j'offris de me soumettre à la règle disciplinaire de l'ordre, si j'avais été coupable : ce fut en vain." Historia calamitatum

 

 

Quelques moines vont aider Abélard à s'enfuir de l'abbaye de saint Denis en pleine nuit et à pied se dirige vers Provins...

Déjà, il y a trois ans, Abélard s'était querellé avec l'abbé  de saint Denis et avait dû se retirer grâce à l'hospitalité du Comte de Champagne  sur les terres de Maisoncelles en Brie. 

 

" Le comte lui même m'était un peu connu ; il n'ignorait pas mes malheurs et il y compatissait pleinement. Je séjournai d'abord au château de Provins, dans la dépendance d'un monastère de Troyes ; j'avais été autrefois en relation avec le prieur, et il m'aimait beaucoup : il me reçut avec joie et m'entoura de toutes sortes d'attentions." Historia calamitatum

C'est sans doute  dans la Tour César que, Abélard, va d'abord trouver refuge. Puis il sera l'hôte du prieur de saint Ayoul.

L'abbé de saint Denis  est furieux. En effet le prieuré de saint Ayoul ne dépend pas de saint Denis puisqu'il a été fondé à l'initiative du  Comte de Champagne par les moines de l'abbaye bénédictine de Montier-La-Celle près de Troyes.

Abélard est menacé d'excommunion s'il ne rentre pas à saint Denis... mais le prieur de saint Ayoul aussi s'il persiste à héberger le fuyard.

"En effet, ils considéraient comme un titre de gloire pour eux que j'eusse choisi pour me retirer leur couvent de préférence à tous, et maintenant ils disaient que ce serait pour eux un déshonneur très grand que je les abandonnasse pour passer chez d'autres. Ils ne voulurent donc rien entendre là dessus, ni de ma part ni de celle du comte. Ils me menacèrent même de m'excommunier si je ne nie hâtais de revenir, et ils firent défense absolue au prieur chez qui je m'étais réfugié de me retenir plus longtemps, sous peine d'être inclus dans la même excommunication. Cette décision nous plongea, le prieur et moi, dans la plus grande anxiété."Historia calamitatum

Le 11 janvier 1122 , l'abbé Adam de saint Denis meurt. C'est Suger qui lui succède. Abélard se servant de ses relations, retourne défendre sa cause auprès du nouvel abbé, accompagné de l'évêque de Meaux. Mais Suger n'est pas facile à convaincre. Alors Abélard fait intervenir un conseiller du roi : Etienne de Garlande, officier de bouche du roi. Celui argumente auprès de Suger pour le faire fléchir.

Un acord semble enfin trouvé à condition que Abélard ne cherche pas à rejoindre une autre abbaye. En présence du roi et  de ses ministres  une convention sera finalement signée. 

Abélard retrouve sa liberté et se libère de ses voeux monastiques...

je me retirai donc sur le territoire de Troyes, en un lieu désert qui m'était connu, et quelques personnes m'ayant fait don d'une terre, j'élevai, avec le consentement de l'évêque du diocèse, une sorte d'oratoire de roseaux et de chaume, que je plaçai sous l'invocation de la Sainte Trinité."Historia calamitatum

(C'est la fondation du Paraclet, sous la protection du Comte de Champagne.)


Rédigé par Marie de Mazan

Publié dans #Provins - la belle romantique

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