Mademoiselle de Maupin - suite -

Publié le 15 Octobre 2007

Elle s'en fut tirer le rideau et ouvrit la fenêtre, puis revint s'asseoir au bord de mon lit. (...) Son habillement était de la simplicité la plus coquette. Elle était sans corset, sans jupon, et n'avait  absolument sur elle qu'un grand peignoir de batiste blanc comme le lait, fort ample et fort plissé. ; ses cheveux étaient relevés sur le haut de sa tête avec une petite rose blanche de l'espèce de celles qui n'ont que trois ou quatre feuilles ; ses pieds d'ivoire jouaient dans des pantoufles de tapisserie de couleurs éclatantes et bigarrées, mignonnes au posible, quoiqu'elles fussent encore trop grandes. Je regrettai, en la voyant ainsi, d'être son amant et de ne pas avoir à le devenir.

Le rêve que je faisais au moment où elle est venue m'éveiller d'une aussi agréable manière n'était pas fort éloigné de la réalité. Ma chambre donnait sur le petit lac que j'ai décrit tout à l'heure. Un jasmin encadrait la fenêtre et secouait ses étoiles en pluie d'argent sur mon parquet : de larges fleurs étrangères balançaient leurs urnes sous mon balcon comme pour m'encencer ; une odeur suave et indécise, formée de mille parfums différents, pénétrait jusqu'à mon lit, d'où je voyais l'eau miroiter et s'écailler en millions de paillettes ; les oiseaux jargonnaient, gazouillaient, pépiaient et siflaient : c'était un bruit harmonieux et confus comme le bourdonnement d'une fête. En face, sur un coteau éclairé par le soleil, se déployait une pelouse d'un vert doré, où paissaient, sous la conduite d'un petit garçon, quelques grands boeufs dispensés çà et là. Tout en haut et plus dans le lointain, on apercevait d'immenses carrés de bois d'un vert plus noir, d'où montait, en se contournant en spirales, le bleuâtre fumé des charbonnières.

Tout dans ce tableau était calme, frais et souriant, et, où que je  portasse les yeux, je ne voyais rien que de beau et de jeune. ma chambre était tendue de perse avec des nattes sur le parquet, des pots bleux  du japon aux ventres arrondis et aux coins efilés, tout pleins de fleurs singulières, artistement arrangés sur les étagères et sur la cheminée de marbre turquin, aussi remplie de fleurs ; des dessus de portes, représentant des scènes de nature champêtre ou pastorale d'une couleur gaie et d'un dessin mignard, des sofas et des divans à toutes les encoignures ; - puis une belle et jeune femme tout en blanc, dont la chair rosait délicatement la robe transparente aux endroits où elle la touchait : on ne pouvait rien imaginer de mieux entendu pour le plaisir de l'âme, ainsi que pour celui des yeux.

(à suivre)

Théophile Gautier

Mademoiselle de Maupin

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Christian 15/10/2007 11:47

Bonjour Marie,Un petit coucou pour te souhaiter une bonne semaine !Bises,Christian