Les belles Lettres - 3 -

Publié le 4 Octobre 2007

Ce fut Annabelle qui le reconnut en premier. Elle venait de payer ses cigarettes et se dirigeait vers la sortie quand elle l'aperçut, tassé sur la banquette. Elle hésita deux ou trois secondes, puis s'approcha. Il leva les yeux. "C'est une surprise..." dit-elle doucement :  puis elle s'assit en face de lui sur la banquette de moleskine. Elle avait à peine changé. Son visage était resté incroyablement lisse et pur, ses cheveux d'un blond lumineux ;  il paraissait impensable qu'elle ait quarante ans, on lui donnait tout au plus vingt - sept ou vingt-huit.

Elle était à Crécy pour des raisons voisines des siennes. " Mon père est mort il y a une semaine, dit-elle.(...) j'ai souvent pensé à toi. Je t'ai détesté quand tu n'as pas répondu à mes lettres. Ca fait vingt-trois ans, mais parfofis j'y pense encore."

Elle le raccompagna à la gare. Le soir tombait, il était presque six heures. Ils s'arrêtèrent sur le pont qui traversait le Grand Morin. Il y avait des plantes aquatiques, des marronniers et des saules ;  l'eau était calme et verte. Corrot avait aimé ce paysage, et l'avait peint  plusieurs fois. Un vieillard immobile  dans son jardin ressemblait à un épouvantail. " Maintenant, nous sommes au même point, dit Annabelle. A la même distance de la la mort."

Elle grimpa sur le marchepied pour l'embrasser sur les joues, juste avant que le train ne démarre. " Nous nous reverrons" dit-il. Elle répondit : "Oui".

Les Particules élémentaires
Michel Houellebecq



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