LES BELLES LETTRES -2-

Publié le 3 Octobre 2007

L'homme attendait Michel près de l'entrée du cimetière. "Vous êtes le... - Oui - Quel l était le mot moderne pour "fossoyeur"? Il tenait à la main une pelle et un grand sac de plastique noir. Michel lui emboîta le pas. "Vous êtes pas forcé de regarder... " grommela-t-il en se dirigeant vers la tombe ouverte.

La mort est difficile à comprendre. C'est toujours  à contrecoeur que l'être  humain se résigne à s'en faire une image exacte. Michel avait vu le cadavre de sa grand-mère vingt ans auparavant. Il l'avait embrassée une dernière fois. Cependant au premier regard il fut surpris par ce qu'il découvrait dans l'excavation. Sa grand'-mère avait été enterrée dans un cercueil ; pourtant dans la terre fraîchement remuée on ne distinguait  que des éclats de bois, une planche pourrie, et des choses blanches plus indistinctes. Lorsqu'il prit conscience de ce qu'il avait devant les yeux, il tourna vivement la tête, se forçant à regarder dans la direction opposée ; mais c'était trop tard. Il avait vu le crâne souillé de terre, aux orbites vides, dont pendaient des paquets de cheveux blancs ; il avait vu les vertèbres éparpillées, mélangées à la terre. Il avait compris.

L'homme continua à fourrer les restes dans le sac plastique, jetant un regard sur Michel prostré à ses côtés. "Toujours pareil... grommela-t-il. Ils peuvent pas s'empêcher, il faut qu'ils regardent. Un cercueil, ça peut pas durer vingt ans !" fit-il avec une sorte de colère. Michel resta à quelques pas de lui pendant qu'il transportait le contenu du sac dans son nouvel emplacement. Son travail fini l'homme se redressa, s'approcha de lui. " Ca va  ? "Il acquiesça. " La pierre tombale sera déplacée demain. Vous allez me signer le registre"

Donc c'était ainsi. Au bout de vingt ans, c'était ainsi. Des ossements mêlés à la terre, et la masse des cheveux blancs, incroyablement nombreux et vivants. Il revoyait sa grand-mère brodant devant la télévision, se dirigeant vers la cuisine. C'était ainsi. En passant devant le bar des Sports, il se rendit compte qu'il tremblait. Il entra, commanda un pastis. Une fois assis, il prit conscience que l'aménagement intérieur était très différent de ses souvenirs. Il y avait un billard américian, des jeux vidéos, une télé branchée sur MTV qui diffusait des clips. La couverture de Newlook affichée en panneau publicitaire titrait sur les fantasmes de Zara Whites et le grand requin blanc d'Australie. Peu à peu il s'enfonça dans un assoupissement léger.


( à suivre)

Michel Houellebecq
Les Particules élémentaires.
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